Avant les enfants... un an en voilier / part 5
Ce soir, comme bien des soirs, je rêvasse devant les cartes. Malgré mon apparence avachie à la table à cartes, cela n'a rien d'une sinécure. Préparer la nav', en voilà une activité qu'elle est compliquée. Tout d'abord, il faut se fixer une durée de navigation. Depuis que nous naviguons à deux, Val et moi, nous essayons, dans la mesure du possible, de nous limiter à des sauts de puce d'une trentaine d'heures ; deux quarts de 6 heures chacun, plus un bonus, ça met déjà bien sur la tranche. Il nous faut partir le matin, pour arriver le lendemain matin : en effet, sur cette cote soudanaise truffée de récifs, on ne peut trouver l'abri protecteur des shabs et autres marsas qu'avec l'aide de la lumière du matin, soleil dans le dos.
Après 14 ou 15 heures, des prunes, on est bon pour rester au large. Une trentaine d'heures, soit, bon vent mal vent, 140 à 200 milles. Armé de cette fourchette, j'allume avec appétit mon PC chéri et lance Maxsea, j'agrandis la carte sur la zone que nous traversons et je trace la route, à la souris, sur l'écran. Point de départ ; ici, clic. Point d'arrivée, en gros, vers ici, clic. Cap, distance, tout se calcule automatiquement, je peux donc m'amuser à tracer 25 routes si ça me chante. Sur la carte, que vois-je ? Marsa Hala'ib, marsa Umbella, marsa Wasi, kwab Shinab... Hum... bien joli tout ça mais le seul truc dont on peut être sur, c'est que c'est plus que défendu par une tripotée de récifs. Pour en savoir plus, une seule solution : le Red Sea Pilot ou le guide de Félix Normen, deux bouquins dans lequels on trouve tous les détails qui intéressent le navigateur.
Pour Khor El Marob, j'apprend ainsi que le chenal d'entrée est facile à trouver, dans un relèvement au 245°, le mieux est de rentrer en longeant le récif nord, attention aux patates de corail entre la passe et la petite plage de sable, ensuite on pourra mouiller l'ancre dans une dizaine de mètres sur des fonds de sable et de corail, mouillage bien protégé par tous vents. Voilà pour la description technique. C'est celle que je lis en dernier. Le plus sympa, c'est le chapitre " Infos générales ". Voyons pour Marsa Wasi : " ...les flamands roses s'arrêtent ici, à l'époque de la migration... ", oui, mais on ne sait pas quand c'est. Marsa Abu Imama : " Spot remarquablement paisible, même par gros coup de vent, et il y a un village amical où il est possible d'acheter du lait de chameau ", diantre, si c'est aussi fort que la viande de chameau... Voyons Khor Shin'ab : " Ici, les couleurs du désert et les sculptures du paysage sont telles que chacun les imagine... ".
De temps en temps, trois ou quatre mots sautent à la gorge : " Many manta rays hereabouts ". Des raies manta, 1,5 tonnes, 6 mètres d'envergure, tu parles qu'on va passer voir ! Bien entendu, ce genre de cabotage n'est pas fait pour améliorer la moyenne, mais on est là pour traîner, non ? De temps en temps, je jette un coup d'œil au programme de nav' tel qu'on se l'était établi au départ, je constate le retard, je ferme Maxsea et j'ouvre VPP, j'ai nommé Virtual Passage Planner. C'est une version logicielle des Pilots Charts américaines, lesquelles donnent des statistiques de vent selon les mois pour le monde entier. Si on part d'ici, clic, et qu'on arrive là, clic, quel vent pouvons-nous escompter au mois de janvier ? Et c'est reparti pour la rêverie, mais à l'échelle des océans...
Ceci est une pétition en faveur des appareils qui marchent sur batteries ET sur piles. Oui, notre appareil numérique est génial pour raconter notre voyage en image, mais que fait-on, lorsque la batterie est à plat, au milieu du désert, alors que l'on enregistre, dans ses pupilles, un décor rare qu'on voudrait pouvoir partager ? Pas de photos, donc, pour notre plus belle escale depuis le départ. Khor Shin'ab, une baie en forme de trèfle, profondément incrustée dans le désert soudanais, où nous avions choisi la pétale du nord. Au mouillage, on écarquillait déjà nos petites mirettes sur les montagnes, sur les rives pelées, sur le roc cloué par le soleil alentour. Mais ce n'est que le lendemain, lorsque nous sommes descendu à terre pour escalader l'une des montagnes, que nous avons réellement mesuré les dimensions du paysage.
On en est resté bouche bée pendant une paille. Le désert. Le paysage est véritablement plus grand, comme au cinéma, lorsque les amuse-gueules sont passées et que ça y est, la lumière s'éteint, le film va commencer : l'écran s'agrandit. L'Afrique, sans doute. Les yeux regardent tout seuls. Des ocres, des rouges, des sables et, à l'ouest, les bleus-verts du lagon. Rien ne bouge. Le silence, ou alors un petit chuchotement du vent dans le creux de l'oreille, et puis le silence encore. Là-bas, dans la plaine, il semble qu'il y ait une piste, qui part de l'horizon nord et trace tout droit vers l'horizon sud. Pas âme qui vive. C'est dans ce décor que notre appareil nous a lâché, grrrr, et que nous avons partagé une miche de pain maison (c'est toujours un plaisir) agrémenté de quoi ? De pâté Hénaff bien sur.
8 décembre J'ai nagé avec les raies manta
On l'avait lu dans le Pilot : " many mantas rays hereabout ". Mesharifa Island, 20°54 N, 37°13.5 E. Le jour de notre arrivée, déception, on avait beau chercher autour de l'île en Zodiac, rien à faire, pas l'ombre d'une raie. Ce n'est que le lendemain, alors que nous avions relevé l'ancre, dépités, que Valérie les a aperçues. Au début, nous avons cru à un rassemblement de requins : on voyait des ailerons battre la surface. En fait d'ailerons... il s'agissait du bout des ailes de raies manta ! Waahooo ! En voici deux, puis trois, puis dix, elles ont des ailes immenses, elles viennent en surface puis plongent en virant sur l'aile comme des avions chasseurs. Pour ma part, j'ai un peu la pression. J'ai bien l'intention, en tant qu'homme qui a vu l'ours, d'être aussi l'homme qui a nagé avec les raies manta.
J'ai lu dans un bouquin que les raies manta sont inoffensives. Bon. Je prends l'appareil photo étanche, mon masque, mes palmes, mon courage et je saute à l'eau. Flute ! Elle est trouble, on n'y voit goutte. Je me dirige, au radar, dans la direction que je crois bonne. Ca y est, la voilà. Elle m'apparaît sur la gauche, comme un fantôme planant entre deux eaux, je la distingue de mieux en mieux. Je plonge, pour l'avoir légèrement de dessous. Je shoote, je flashe, voilà que la raie manta se tourne vers moi. Bigre. Elle a une bouche immense aussi, se souvenir qu'elle ne mange que du plancton, elle n'est plus qu'à deux mètres, je shoote en reculant malgré moi... mais non, la voilà qui repart, élégante. Emotion, émotion... Valérie n'est pas aussi téméraire, et se contente de se laisser traîner à l'arrière du bateau. Body-drag parmi les raies manta, ce n'est pas tous les jours non plus...
8 décembre Histoire d'une soirée ordinaire
Ce soir, c'est moi qui fait la bouffe. Je prépare une quiche lorraine. Pourquoi une quiche lorraine, me direz-vous ? Je vais vous le dire. Cet après-midi, alors que nous étions mouillés à Marsa Fijab, à 30 milles au nord de Port Soudan, nous avons vu arriver un soudanais en... planche à voile. Il n'a que le flotteur, dont il se sert comme d'un canoë.
Son nom : Sharif, c'est notre deuxième rencontre avec un soudanais, le premier c'était un berger qui sortait d'on ne sait où, qui gardait ses chameaux et qui ne parlait pas un mot d'anglais, une véritable apparition en gellabiah et en plein désert. Sharif, donc, s'approche. Il a vu notre bateau arriver, et a fait comme il fait d'habitude : il a pris sa planche pour venir proposer quelques denrées au touriste de passage. Voilà pourquoi nous avons des œufs ce soir et pourquoi je fais une quiche lorraine. Pour ce qui est de la garniture, c'est du tout en boîte : champignons en boite, tomates en boite, fromage en boite. Les boites, il en reste toujours dans la cambuse, alors que le frais ! Ce n'est pas du gâteau à conserver. Je sais qu'on est en hiver, mais il est 18 h et il fait 29°C, ce qui fait qu'en matière de denrées fraîches, les carottes sont vite cuites. J'en ruisselle de sueur en peinant sur ma pâte brisée. Demain, on mangera du poulet, Sharif reviendra en tuer un sur le bateau ; au moins on est sur qu'il sera frais !
Valérie est sur l'ordinateur, elle prépare les mails qu'elle veut envoyer depuis Port Soudan. Un bateau de charter-plongée local, que nous avons croisé à Juzur Telat, nous a dit qu'il y avait un cybercafé à Port Soudan. Chouette, on va en profiter pour envoyer des nouvelles et en recevoir. Ouf ! Voilà la quiche au four, et vous ne pouvez pas imaginer l'effet que ça fait : la température dans le carré monte d'un cran ! Trop dur. Je jette un coup d'œil à la température de l'eau. Hum... 29°C aussi, alors ça va. Mes parents diraient que ce n'est même pas rafraîchissant, mais je ne suis pas de cette avis et je m'en vais piquer une tête. Dehors, la nuit est sans lune et comme il y a ni ville, ni électricité, ni rien ni personne, c'est le noir le plus complet. Je plonge, et surprise ! Tout s'illumine autour de moi, mes mouvements dans l'eau sèment une pluie d'étincelles fugaces, comme celles que l'on voit au bout du bâton magique de Merlin l'enchanteur dans les Walt Disney.
Ca phosphore de partout. Espérons que les requins dorment...
9-18 décembre
" Dans tous les ports du monde, y'a des enfants qui tendent la main aux bateaux... ". Nous avions ce petit air en tête en débarquant à Port Soudan, un peu inquiets à l'idée des cohortes de barbus qui allaient bientôt nous tomber sur le râble, Valérie avait même préparé un voile pour ne pas, dixit le Petit Larousse du bord, risquer de se faire flageller en public. Effectivement, sur les quais, il y avait du monde à nous regarder arriver, on se disait, ils sont pauvres, ils sont intégristes, on va se faire recevoir.
Comme quoi, on a beau être jeunes et se croire cultivés, on ferait bien de... voyager, avant de dire des niaiseries pareilles. On a trouvé les gens tellement cools, ici, qu'on est resté une semaine sans bouger de Port Soudan. En plein ramadan, et en plein état d'urgence, c'est dire si les soudanais sont de dangereux intégristes intolérants. On s'est fait inviter tous les soirs, les gens étaient contents de partager, simplement. L'Afrique, sans doute, disais-je à propos du paysage de Kh'or Shin'ab. L'Afrique sûrement, à propos des visages et des gens. La peau est plus sombre, les hommes sont tous en gellabiah blanche, les couleurs habillent les femmes, la poussière est plus chaude, le temps passe moins vite, le thé est magique, la foule est dans la rue, les gamins en haillons se marrent, les sourires sont pavés de dents blanches, que sais-je ? L'hospitalité, on savait que c'était quelque chose en terre africaine, mais on est bien obligé de réapprendre le mot, tant celui-ci chez nous à une connotation de politesse ! Un grand moment : au coucher du soleil, nous avons été invités à briser le jeûne du ramadan (nous le faisions aussi, bien obligés ; rien n'est ouvert en journée !) chez une famille soudanaise. Voyez Par ici au Soudan pour en savoir plus.
19 décembre - L'agent de Port Soudan a été kidnappé !
" ...Y 'en a un plus malin, ou peut être plus fort, ou peut être plus beau, qui prendra le bateau... pour, un je ne sais où, pour le soleil, ou pour les sous... ". On était bien à mille lieux, en arrivant à Port Soudan, de penser que la chanson continuerait à coller à nos basques. Si on nous avait dit, une semaine plus tôt, qu'on repartirait avec un Soudanais à bord, ça nous aurait faire rire jaune, on arrivait dans ce pays sans bien savoir sur qui on allait tomber. On s'était déjà habitué à l'idée de continuer à deux, on prenait le rythme des moitiés (anciennement quarts), on avait étalé nos affaires dans les trois cabines, etc.
Mohammed, c'est notre agent à Port Soudan. Un agent, c'est un gars qui s'occupe de tout ce dont les voiliers qui passent ont besoin : c'est lui l'interlocuteur entre les plaisanciers et les autorités (important quand ceux-ci parlent arabe et... pensent arabe, on met parfois une bonne demi journée à se comprendre), c'est lui qui sait où remplir les bouteilles de gaz (aux normes toujours différentes), c'est lui qui transborde le gazole et l'eau à bord (et oui parce qu'ici, il y a ni eau, ni pompe sur le quai, vu qu'il n'y a pas de quai : on reste au mouillage dans la baie de Port Soudan), c'est encore lui qui accompagne l'occidental en goguette dans les méandres du souk, etc, etc. Une sorte de GO, en quelque sorte.
Enfin, ce que je viens de dire n'est pas vrai de tous les agents. Ceux d'Hurgadha, par exemple, se contentent d'empocher 90 US$ puis se croisent les doigts tout en vous faisant bien comprendre que si vous ne passez pas par eux, les formalités seront très, très, très longues... voire impossibles.
En tout cas, on peut dire qu'on est bien tombé à Port Soudan. Notre agent, Mohammed, il a tout fait pour que notre séjour soit agréable ; toujours présent au bon moment, efficace, honnête. Il est rapidement devenu un ami. Bref, on était très content de ses services et un peu triste à l'idée de le quitter ce vendredi. On lui avait dit qu'on partait à 9 heures. Il s'est occupé du " Check out " auprès des douanes, nous on a mis le Zodiac sur le pont, rangé le bateau, tout le tintouin du départ quoi. On était prêt à larguer les amarres. Au moment de nous quitter, Mohammed nous pose la question suivante : " Voilà, je voudrais savoir si, au cours de cette semaine, j'ai fait quelque chose de travers, quelque chose que je puisse améliorer pour les prochains bateaux de passage ici ".
Vous pensez ! Nous, on l'avait trouvé parfait, un gars en or. Et Valérie, tout naturellement, a ces quelques mots d'au revoir : " Oui, en cherchant bien, il y a quelque chose qui n'est pas parfait : c'est que tu ne viennes pas avec nous ! "
Auxquels elle s'entend répondre, d'une voix où pointe un peu de regrets : " Ah mais, c'est que je serais bien parti avec vous, seulement maintenant c'est trop tard, il m'aurait fallu au moins 24 h pour me préparer ". Là, Valérie et moi, on s'est regardé et on s'est compris illico : si lui, Mohammed, était assez fou pour tout quitter en 24 h, alors, vraiment, c'était la moindre des choses que de l'attendre. Il était vraiment le bienvenu à bord. En vingt minutes, la messe était dite. Nous, avoir un arabe à bord en mer arabe, un agent en plus, un gars du métier, un gars qui a navigué de Port Suez à Salalah (Oman) en solitaire, et un fort en électricité de surcroît ? Ma foi, ça nous arrange plutôt 5 fois qu'une, sans compter qu'on va pouvoir dormir pendant les nuits de nav' et apprendre l'arabe !
19-23 décembre - Shubuk Channel, le canal du récif
Ayant été charmés par la cote nord du Soudan, nous voulons visiter la cote sud. Le Red Sea Pilot indique que le canal de Shubuk, un étroit passage entre la cote et le récif du même nom, est sans doute le plus beau " spot " de plongée de la Mer Rouge. Ca met l'eau à la bouche. Malheureusement, nous nous donnerons du mal en navigation pour pas grand chose ; lorsque nous arrivons sur place, l'eau est trouble, suite sans doute à des pluies récentes. La visibilité sous l'eau est nulle ; tant pis pour la plongée. Cet état de fait a un autre inconvénient : il corse nettement la navigation dans le récif. Heureusement, le Shubuk Channel est bien balisé. Lots de consolation : la découverte de la mangrove à Marsa Sheick Sad, et l'observation de quelques flamands roses à Long Island.
24-28 décembre
En guise de préambule, je voudrais tordre le cou à une idée préconçue chez les navigateurs. Une idée comme quoi, en grande croisière, on a 90% de chances de tomber sur des allures portantes, moyennant quoi la bonne marche du bateau au près n'est pas une priorité. 90%, certes, mais ce qu'on oublie, c'est que les 10% de près restants représentent 30% en termes de durée et de distance ; et 90% en matière d'emmerdement !
Ce Noël, donc, nous gratifie d'un cadeau dont on se passerait bien : un bon 35 nœuds de sud-est, justement lorsque nous allons au sud-est. Hum, chacun sait que les dériveurs intégraux ne sont pas des bêtes de près. Ben c'est rien de le dire. Bord sur bord, 120° du vent, je n'appelle plus cela des bords carrés, j'appelle cela des allers-retours ! Nous nous arrêtons donc à Khor Nawarat pour passer Noël.
Ambiance à bord : le vent qui hurle dans les haubans, le frigo qui est vide, les trois qui se creusent la tête pour accommoder les boîtes de conserves, puis pour pêcher un poisson à défaut de dinde, tout ça par 30°C et pour finir par des pâtes au thon. M'enfin... Le principal, c'est qu'il restait des oranges : vive la tradition !
Par Patrick
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| 30/11/1999 19:32
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