Avant les enfants... un an en voilier / Part 8
Ouf ! Nous percevons enfin notre nouvelle bôme Profurl, après largesses, bombance et moult backshish à tous les niveaux de la hiérarchie douanière et portuaire, l’objectif étant de réussir à déclarer ledit matériel en transit pour ne pas payer 30% de taxes ; et enfin, nous partons. Après un mois et demi passé à terre, avec quelle hâte et quel plaisir nous gagnons le large ! C’est drôle comme la mer est, plus encore qu’avant, comme une respiration nécessaire. Passée la jetée, on abandonne ce fatras de vie quotidienne, resto, marché, gonfler les bouteilles de gaz, narguilé, allers-retours en annexe, corvée d’eau, passage à l’internet café, resto, minibus, visite chez le voisin, stocks, mango juice, ceci, cela, etc. Passée la dernière bouée, ah ! Enfin ! Il n’y a plus rien à foutre ! Sauf mater les étoiles, bouquiner, goûter les confitures, dormir, un vrai bonheur de fainéant.
Malgré tout ce que nous avons appris à propos de la piraterie dans le coin, nous sommes plutôt cools. Nous savons comment réagir en cas de problème et savons aussi que lesdits pirates sont plus voleurs que vraiment dangereux. Notre navigation dans le golfe d’Aden est, en fait, des plus paisibles : un peu de près dans des conditions charmantes pendant le premier tiers, pétole totale par la suite. Nous surveillons tout de même les alentours.
15-20 mars : Salalah, deux minutes d'arrêt
A quoi ressemble Salalah, Oman ? Vous vous le demandez bien, non ? Pour le plaisancier qui arrive de mer Rouge, comme nous le faisons, c'est une sorte de retrouvailles avec la civilisation moderne, version arabe. Quoi ? Pas de poubelles éventrées dans les rues, pas de routes défoncées, pas de mouches dans les assiettes des restos, pas de jeunes en haillons, pas de bakchich, pas de loi de la jungle aux carrefours. Pas de klaxon, un comble ! Le premier retrait d'argent par Carte Bleue, à un guichet automatique, nous paraît presque surnaturel, et, qu'Allah me pasteurise, on trouve des vrais yaourts avec du vrai lait dans un vrai supermarché… avec des vrais tarifs, par contre. Vous êtes sur qu'on est en pays arabe ? Pas de doute, l'autochtone porte djellabiah et keffieh, le tout très propre, avec un téléphone cellulaire glissé sous la ceinture. Hum, d'accord, voici le pays arabe version pétrole. A vrai dire… c'est un peu ch… : il ne se passe pas grand-chose par ici ! Le tout est assorti d'un couvre-feu qui voudrait que les gentils plaisanciers soient rentrés à leurs bords avant 10 heures du soir… Nous visitons Salalah et les alentours en louant une voiture, mais on ne peut pas dire que ce soit très excitant, à part les plages, kilométriques, désertes et battues par de belles vagues.
20 mars-1 avril : 1400 milles en Indien
Traverser un océan, ce n'est pas tous les jours que ça arrive, d'autant plus qu'il s'agit de l'océan Indien, coté mer Arabique. Une image de l'Indien m'était restée, d'une de mes lectures de Moitessier ; le célèbre navigateur s'était réveillé une nuit dans un océan qui lui avait paru être de lait. Il faut dire que Djinn III est lui aussi (toute déférence gardée envers le bon maître) passé en des eaux mystérieusement belles. De jour, nous avons traversé de grandes nappes d'écume jaune d'or, que nous avons attribuées à un développement important du plancton. De nuit, la mer est devenue magique. Ce n'était plus seulement l'habituelle phosphorescence, piquant ici et là les flots comme des étoiles noyées, traçant un sillage de lumière. En quelques coups de projecteurs, l'eau sombre s'est illuminée sur 30 mètres, une véritable aura autour de Djinn III en pleine nuit noire, avec des milliers de paillettes phosphorescentes, les unes en surface, les autres en profondeur, un maelström de lumière papillonnant comme dans ces petits flacons souvenirs, que l'on retourne pour faire tourbillonner la neige ! Nous avons éteints toutes les lumières du bord, puis allumé un bref instant les feux de nav'. Quelques secondes après, on voyait nettement, dans notre sillage, les deux tâches de lumière correspondant aux feux avant et arrière. Bien qu'ayant 90 ans à nous trois, la moyenne d'âge était nettement redescendue à bord pendant ces instants…
En quittant Oman, nous établissons un contact VHF avec la Jeanne, en route pour Muscate. Nous avons un pote à bord, Fabrice, mais pas moyen d'entrer en relation avec lui ; c'est contraire à la discipline du bord. Ah ces militaires, ils ne sont pas doués !
Peu de rencontres sinon, à part celle des dauphins. Ces animaux sont étonnants. Un matin, ils nous ont littéralement appelé. On entendait, dans la cabine avant, leurs petits cris fluets depuis un moment, sans vraiment y porter attention, l'esprit encore englué dans le sommeil. A un moment, une synapse a percuté et on a fait le rapport ; Valérie, debout sur le lit, a aussitôt sorti la tête par le capot avant, bigre, ils sont nombreux, en un instant nous sommes sur le pont (des réveils comme ça on n'en faisait pas à Paris). Dès ce moment, les dauphins ont arrêté leurs cris - ce n'est pas la première fois que nous remarquons ce fait ; tant que nous ne sommes pas à l'étrave pour admirer leurs sauts, les dauphins poussent leur petit appel. Des vrais vedettes… Plus tard, on en a vu un, solitaire, bondir comme on n'avait jamais vu cela (ou alors, seulement dans les films). Valérie dit que c'était un message concernant notre ligne de traîne, car effectivement, en allant remonter celle-ci, nous avons ramené un thon… de 30 kilos ! Voyez plutôt.
En panne de frigidaire et en rupture de détendeur de gaz, je ne vous dit pas le bordel. Nous passons l'après midi à découper, sécher, manger, faire des conserves sur le petit réchaud de camping…
A part ça, recommandons la mer Arabique pour ses conditions, mer belle, force 3 en permanence, un parcours de santé, effectué à 60 degrés du vent en ce qui nous concerne. Nous avons eu une panne d'alternateur, pour faire bonne mesure ; sinon c'était pépère.
Par Patrick
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| 05/03/2000 19:39
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